Le voyage a repris
Le voyage a repris, la fuite n’est pas loin. Nouvelle cavale vers le sud, vers cette terre lointaine cachée entre fleuve et marais. Du vol en avion entre Nantes et Séville, je n’ai rien vu. Les dépressions atlantiques avaient laissé un ciel de traîne qui recouvrait tout ou partie de la France et de l’Espagne. À peine, ai-je entrevu, au moment de l’atterrissage, la tour parking qui balise de loin la capitale andalouse. Je la traversais en bus pour la première fois, en compagnie de touristes français à qui je vantais les trésors du Palais de Las Dueñas.
De la cafétéria de la gare routière, on apercevait le pont qui enjambe le canal, les tags sur les murs qui bordent le parking. À l’ouest, des nuages sombres masquaient le soleil. Encore quelques heures avant le retour tant attendu à l’Île Cannelle. Déjà je devinais le bruit des vagues qui viennent battre le rivage, le souffle du vent dans les palmiers le long de l’avenue de la plage, songeant que, malgré mon espagnol naissant, l’employée qui m’avait vendu un sandwich m’avait demandé en anglais si je souhaitais qu’elle me le réchauffe.
Les pluies incessantes de l’automne ont creusé les routes, obligeant à slalomer entre fissures et nids-de-poule. C’est la seconde année successive qu’un hiver capricieux transforme le sud de l’Espagne en une province de l’Argoat. Les logements sans chauffage souffrent, les façades s’écaillent plus vite qu’à l’accoutumée. Le vent d’ouest ne cesse de dresser les vagues contre les digues et les immenses plages qui forment la côte de Huelva à l’embouchure du Guadiana. À Isla Cristina, le sable a recouvert en partie la promenade du sentier des caméléons, le chemin bétonné qui longe la mer. Les tempêtes trop nombreuses ont détruit les escaliers des passerelles de bois qui mènent au rivage. Ici et là, la Guardia Civil a installé à la hâte des rubans jaunes orange, balisant les zones interdites qui plongent vers l’océan. La dune par endroit s’est écroulée.
Ici la pluie est rare. Pourtant, depuis mon arrivée, elle frappe en continu le toit de la petite véranda, contiguë à la cuisine, qui fait office de salle à manger. Les chaises sont restées rangées sur la table et je mange dans le salon, au chaud, devant la télévision, me repassant de vieux épisodes du lieutenant Columbo en version française.
Je me suis installé pour écrire sur la petite table en bois qui fait office de tablette dans l’entrée, face à la porte de l’appartement. On se croirait presque dans une cellule monacale baignée toutefois de la lumière qui traverse l’appartement. Mes idées tourbillonnaient alors que je réfléchissais au meilleur endroit où m’installer pour continuer à relire le manuscrit que j’avais emporté avec moi, puisque c’était décidé, à mon retour je commencerai à l’expédier aux différentes maisons d’édition dont j’ai fait la liste depuis plusieurs semaines. Comme souvent, à peine installé face à mon Macbook Air, mes pensées se font muettes, me laissent le verbe court et les mains en suspens, immobiles au-dessus du clavier. Je suis incapable de former le moindre mot. La veille déjà, lors d’une longue marche sur la plage, je m’étais fait la réflexion que je devrais emporter avec moi un dictaphone. J’en possède un, très certainement oublié au fond d’une boîte dans un tiroir d’une commode achetée chez Ikea avant la naissance de mon fils, avant même mon mariage, je crois. Ce système de rangement, hérité des poupées russes, me rappelle un prix Goncourt récent que je n’ai pas encore lu. Que je ne lirai pas, sans doute. Bien sûr, je pourrais utiliser mon iPhone pour tenter d’enregistrer mes pensées, cela reviendrait au même. Pourtant j’ai le sentiment que ni l’un ni l’autre ne parviendraient à capter le flux fugace des idées, des images, des souvenirs qui s’enchevêtrent dans mon esprit.
Depuis trois jours, l’ascenseur reste muet. Je retrouve ici la solitude espérée qui me fait défaut en Bretagne. À peine quelques voitures dans les garages en sous-sol. Pour seul bruit, celui de la pluie sur les toits et les terrasses, et, tôt le matin, le vacarme des tondeuses sur les links. Par la fenêtre, au loin, on aperçoit le pueblo qui blanchit la colline et s’étend jusqu’au port où coule la rivière qui rejoint le Rio Carreras à travers la lagune. Je m’y étais rendu en décembre, à la tombée de la nuit, pour admirer les décorations de Noël. Des enfants allaient et venaient, en riant, sur des mini-trottinettes électriques dont les roues s’allumaient en bleu et rouge, en écho aux saints scintillants qui gardent la place de la lagune. Une fête foraine s’était installée sur la Ribera. Il n’y avait pas foule, sur les manèges mais j’y étais allé trop tôt. Un enfant, seul, faisait des tours au volant d’une voiture de police, appuyant sans cesse sur le klaxon, un étrange sourire aux lèvres qui, à dire vrai, me fit un peu peur. Un instant, j’ai revu le manège de mon enfance où il fallait attraper la queue du Mickey pour gagner des tours gratuits. J’étais trop jeune encore pour comprendre que l’homme qui l’agitait favorisait les enfants riches.
Vendredi soir un avion atterrira à Séville. J’irai à sa rencontre. Peut-être en profiterai-je pour visiter enfin le nouveau centre commercial qui a pris place au sud du pont du Centenaire en travaux ? Au loin, se dessinera la statue-girouette de l’ancien minaret au bas duquel glissera une robe andalouse rouge et noire. Un air ancien flamenco m’accompagnera tandis que la route s’allongera vers Huelva. Alors, lentement, s’effacera la nuit noire et les doutes. Une voix nouvelle se mêlera à la musique du jour.