Jura : ils coupent les oreilles de leurs enfants

Elle s’appelle Martine. Martine habite à Six-Fours-la-Plage dans le Var où elle a pris sa retraite d’assistante dans un cabinet dentaire. Le 24 mars, elle fêtera ses 71 ans. Ce matin, elle est gentiment venu m’interpeler sur un fait divers dans la Jura. Martine se sent concernée, elle est née à Dole.

Jura : ils coupent les oreilles de leurs enfants pour que l’école les dispense du port du masque obligatoire
lechodelaboucle.fr, Faits divers, Santé, 28 novembre 2020

L’Écho de la Boucle est un site d’actualités sévissant sur Besançon et sa région depuis juillet 2014. Les articles publiés sur ce site sont tous écrits dans un but parodique, satirique, humoristique. Souvent les trois à la fois. Tout est faux.

— Vous savez que c’est un site satirique, n’est-ce pas ?

— Non, je ne savais pas.

— Ce sont des informations parodiques… et fausses.

— Et bien ils n’ont que ça à faire ? Des horreurs pareilles drôle de plaisanterie !!

Le site copie parfaitement la mise en page des médias mainstream. Pourtant la lecture des articles ne laisse planer aucun doute sur la fiabilité des informations publiées : “ Il porte plainte contre le tatoueur qui a confondu le professeur Raoult avec le chanteur Garou ”, “ Pénurie de croûtes d’origine chinoise : la production de Comté à l’arrêt ”, etc.

L’article sur les parents coupeurs d’oreille mentionne :

“ Le retour à l’école le lendemain matin des trois petits sans oreilles ne passe pas inaperçu. La directrice de l’établissement décide de renvoyer les enfants chez eux : « Ils avaient tous les trois un gros pansement autour de la tête et on n’a pas pu les accueillir : sans oreilles, impossible de leur mettre un masque, ce qui va à l’encontre du protocole sanitaire ».”

Martine a-t-elle lu l’article ? Je n’ai pas osé lui demander. Probablement aura-t-elle partagé le lien, horrifiée par ces gens capables de mutiler leurs enfants avec le couteau électrique qui sert à découper le rôti dominical. Sa page facebook m’apprend qu’elle est populaire sur les réseaux sociaux, fière de ses origines jurassiennes et qu’elle aimerait croire encore au Père Noël.

Je n’ai pas encore vu passer l’information sur mon fil d’actualité, elle n’est pas devenue virale. Cela tient parfois à pas grand chose. Combien sont-ils à prendre pour argent comptant les informations parodiques publiées par lechodelaboucle, le Gorafi ou Nordpresse ? Dans un monde où l’original est parfois plus vrai que la copie, il n’est pas toujours facile de retrouver ses petits. Qu’on songe à la parole castexienne assenant que les stations de ski pourront rouvrir mais que les remontées mécaniques resteront fermées ou la récente autorisation pour monter une grand roue à Lille interdisant qu’elles soit utilisées ? Il y a presque 22 ans, deux étudiants ont tué douze élèves et un professeur dans une tuerie à Columbine avant de se suicider dans la bibliothèque. 80 ans ont passé depuis que 6 millions de juifs ont péri dans les crématoires nazis. Tout cela n’aurait rien en commun si ce n’est la tangible folie de l’homme. Après tout, pourquoi pas, gazer, exterminer, couper les oreilles de ses gosses ! Comment ai-je réagi quand Martine m’a alerté ? Combien de temps m’a-t-il fallu pour me dire « c’est trop gros » avant d’aller lire l’article et me renseigner sur le site ?

Nous vivons une année folle où tout semble possible. Chaque jour apporte son lot d’informations aberrantes, hasardeuses, absurdes ou paraphréniques. La propagande fait rage, medias mainstream organes officiels de gouvernements désorientés et de laboratoires à la manœuvre. J’imagine Martine devant BFMTV avalant la logorrhée quotidienne de Martin Blachier ou de Karine Lacombe. Que reste-t-il à croire ? Se sent-elle elle aussi responsable, coupable d’une situation qui nous échappe ? Salomon en maître d’école ne se prive pas de dénoncer des comportements qui seraient la cause du maintient de l’épidémie ? Il faut punir Martine ! Interdiction de se rendre au restaurant, d’aller chercher ses petits enfants à l’école… sinon, zou on lui coupe les oreilles ! Voilà bien une peine efficace pour faire fléchir les plus récalcitrants que les menaces des BRAV-M n’auraient pas encore réduit au silence. Se taire, accepter, ne plus penser. Alors oui, après tout pourquoi pas : couper les oreilles de ses gosses, substituer une folie à une autre !

Une mère de famille de Belfort se voit retirer la garde de son fils de 7 ans. Opposée au port du masque à l’école, elle a cru possible de le déscolariser : le juge des affaires familiales ne l’a pas ratée ! Epoque sombre qui voit un petit garçon séparée de sa maman au profit d’un père opportuniste. Les convictions deviennent couteuses, dangereuses. Qui est interné d’office sur ordre d’un préfet, qui se voit démis de son poste de chef de service des maladies infectieuses. Les chiens de garde veillent au grain. Il faut dénoncer le soldat Peronne, anéantir Fourtillan. Complotistes ! Faire taire toute opposition au besoin en adoptant une loi réduisant d’avantage encore le droit de s’opposer et de manifester. La démocratie fait place à l’arbitraire qui voit des avocats embastillés sans raison, de jeunes adolescents placés en garde à vue, des témoins arrêtés parce qu’ils ne veulent pas devenir délateurs.

J’ai été élevé dans la république, par la république avec cette belle devise comme lumière et direction : liberté, égalité, fraternité. Simple, net. Qu’en reste-t-il ? Suis-je seul à penser que nous avons laissé notre idéal commun devenir lettre morte sur l’autel du néolibéralisme et du consumérisme ? Longtemps nous avons cru la démocratie nécessaire au développement du capitalisme. Biberonné aux cours d’histoire critiques du système soviétique, de ses sovkhozes, de ses kolkhoze, nous avions la certitude que l’avénement de l’hyper-libéralisme garantissait la bonne santé de nos systèmes politiques occidentaux : sophisme. Le contre exemple est venu de Chine, insidieusement. Le capitalisme est un ogre qui n’a besoin ni de liberté, ni d’égalité, ni de fraternité. Il croit grâce à la frénésie de consommation, devient plus fort à mesure que sa fin semble proche. C’est un vieillard orgueilleux qui voudrait tout emporter dans sa tombe. Pas question de décroissance. Le spectre de Ivan Illich plane sur nos têtes, qui proposait une ascèse volontaire et conviviale (1), dénonçant notre « société de consommation » qui fabrique trop de « besoins » inutiles, sans compter l’obsolescence programmée qu’elle contrôle parfaitement et les technocrates et experts qui imposent leur diktat.

Il suffit de s’assoir en silence à côté de Martine et de regarder avec elle BFMTV pour prendre conscience de l’influence néfaste de ces pseudos sachants et de leurs homologues de l’administration. Macron voulait supprimer l’ENA mais en même temps il nomme un énarque à la tête de l’Etat. Qui se souvient que Jean Castex était directeur de cabinet de Xavier Bertrand au ministère de la Santé de 2006 à 2007 ? Quelle aubaine pour Big Pharma de voir aux manettes un homme qui a déjà frayé dans leur marigot. Martine se demande si vraiment elle pourra recevoir ses petits enfants dehors sur la terrasse comme le lui demande le directeur de la santé. Mieux vaut ça que de couper les oreilles des gosses !

1 – Ivan Illich, Pour une ascèse volontaire et conviviale

Anders Tegnell

« Anders (1), le premier ministre est en ligne.»

— God dag Anders

— Hej Stefan (2)

— Je viens de recevoir un appel courroucé de Jean Castex

— Tout est sous contrôle

— Tu te fous de moi ? 100 000 cas depuis début août ! Au printemps il y a eu 5700 décès avec 77 000 cas !

— Tout est sous contrôle !

— Comment ça tout est sous contrôle ? On me met une pression de dingue, l’Allemagne et la France reconfinent. Je ne peux pas me permettre une nouvelle hécatombe. 

— Notre stratégie paye Stefan, 484 décès depuis le 1et aout.

— On va tout de même limiter les rassemblements à 8 personnes

— Excellente idée. Les chiffres viennent de sortir, je te les envoie.

— Hej då!

— Hej då Stefan

Dialogue imaginaire, bien entendu. Les chiffres suédois laissent rêveurs dans un pays qui n’a presque rien sacrifié à son mode de vie et qui compte 20% de sa population d’origine étrangère ce qui a constitué un handicap pour mettre en place les mesures sanitaires : barrière de la langue, habitudes sociales différentes. Doit-on voir dans la campagne de dénigrement récente en France de la politique de Anders Tegnell la main d’un pouvoir qui ne supporte pas qu’on marche autrement ?

« N’allez pas à la gym, n’organisez pas de dîner. Annulez tout » : la Suède change de stratégie pour endiguer l’épidémie de Covid-19
Le Monde, 17/11/2020

Covid : la Suède « se rend compte que sa stratégie ne fonctionne pas » et fait marche arrière
Europe 1, 17/11/2020

Covid-19 : face à la reprise de l’épidémie, la Suède remet en cause le modèle suédois
Le Journal du dimanche, 17/11/2020

L’article d’Europe 1 est stupéfiant. Après avoir trouvé une habitante de Stockholm qui considère que la politique sanitaire ne marche pas, la journaliste Joanna Chabas rappelle que « les derniers chiffres en Suède sont sans appel avec 6.000 nouveaux cas et 42 décès sur les dernières 24 heures. ». 42 décès, bigre, au plus fort de l’épidémie au printemps la Suède comptait un nombre maxi de décès égal à 115 les 8 et 15 avril. Curieusement alors que l’article parle de 42 décès, les chiffres suédois au 16 novembre mentionnent 5, 8, 3, 7, 5 décès pour les jours précédents. On sait que la Suède a un délai de latence important dans la mise à à jour de ses chiffres. Le décalage viendrait-il de là ? J’ai cherché et j’ai trouvé. Les données proviennent des chiffres mis à disposition par la CSSE at Johns Hopkins University (JHU). Comme l’université ne met jamais à jour ses données rétrospectivement alors que la Suède si. Le décalage est important :

DateJohns Hopkins UniversityFolkhalsomyndigheten
7/11014
8/11010
9/11025
10/113519
11/112515
12/11405
13/11428
14/1103
15/1107
16/1105
Données mortalité Covid sur la Suède disponibles le 16 Novembre 2020

A titre de comparaison le 16 novembre la Johns Hopkins University publiait des chiffres faisant état de 2516 morts en France ! Imagine-t-on la réaction des autorités française si un journal suédois titrait : « La stratégie sanitaire en France ne fonctionne pas : 2516 morts ces dernières 24 heures » ? C’est exactement ce que nos médias mainstream ont fait mi-novembre.

Au délà des titres à clicks et des chiffres bidonnés, ce qui se passe en Suède mérite qu’on s’y attarde. Avec un nombre de morts importants dans ses EPHADS, la Suède a payé le prix fort de son retard et de la médiocre qualité des structures d’accueil des personnes âgées qui n’ont pas su faire barrière à la vague du Covid du printemps. La critique est facile mais en France, un tiers des décès Covid se comptent dans les Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes.

Je partage l’excellente analyse de Caroline Vandermeeren qui a elle aussi pointé les articles copiés-collés par les journalistes des médias mainstream à partir d’une publication de l’AFP. Caroline rappelle que la Suède continue de baisser dans le classement de la mortalité (décès/millions d’habitants) ce qui n’est pas le cas de la France et de la Belgique.

Sur quoi repose donc au final la stratégie de Anders Tegnell ?

D’abord sur des objectifs clairs :

  • Limiter la propagation de l’infection dans le pays,
  • S’assurer que les ressources de santé restent disponibles,
  • Limiter l’impact sur les services critiques,
  • Atténuer les effets sur les personnes et les entreprises,
  • Apaiser les inquiétudes, par exemple en fournissant des informations.

Ces objectifs s’accompagnent d’une stratégie totalement opposée à ce que nous appliquons en France : le principe de responsabilité et la confiance dans l’Agence de la santé publique que dirige Anders Tegnell. Responsabilité et Confiance, deux mots qui font cruellement défaut dans la France de 2020 où règne la terreur pour forcer le peuple à s’auto-attester le droit de sortir sans quoi il en coute 135 €. En Suède la police continue d’assurer son rôle régalien de maintient de l’ordre, le masque n’est pas recommandé sauf dans les transports publics, on recommande aux gens de continuer à se voir mais si possible à l’extérieur. Responsabiliser, faire confiance.

15 jours ont passé depuis le déferlement médiatique anti-suédois qui n’avait d’autres objets que de décrédibiliser une politique qui marche. Qu’en est-il de la Suède versus la France ? Un graphique vaut mieux que mille mots :

La réalité est implacable, sans appel. Rappelons que la Suède n’a pas confiné, que le masque n’est pas obligatoire et que le contrat social n’a pas volé en éclats malgré 1/5 de la population qui n’a aucun ancêtre Viking. On envie également les projections économiques qui envisage une récession de 4,5 % en Suède et de plus de 10% en France.

Il est tôt, bien trop tôt pour savoir si la stratégie de Anders Tegnell sera payante sur le long terme. Seule une fermeture contraignante de ses frontières permet à un pays de contrôler une épidémie virale en l’absence d’un vaccin efficace. C’est le cas de la Nouvelle Zélande, cela à un prix. Dans le monde de 2020 plus que jamais, il n’y a pas de repas gratuit.

1 – Anders Tegnell, épidémiologiste en chef de l’Agence de la santé publique suédoise, en charge de la stratégie de la Suède pour lutter contre le Covid-19
2 – Stefan Löfven, premier ministre de la Suède depuis 2014

André, un petit crème

Trois semaines à tuer le temps. Nouveau confinement, nouvelles règles. Attestation professionnelle en guise de Ausweis, bien que je ne sois jamais contrôlé. Café. Travail en présentiel, néologisme post-covid, dans un open-space vide. Lectures, ce que j’avais presque totalement arrêté de faire en mars avril. Une semaine sur deux descendre à SFX parce que c’est encore possible. Je redoute la phrase maudite : « Papa, je peux aller au collège tout seul ». Conscience réciproque de la chance que nous avons. Être ensemble, marcher côte à côte. Dialogue matinal entre un père et son fils le long du chemin de l’école. Espace continu, grande joie du quotidien.

Marcher avec son père, sentir le poids des silences. Les souvenirs affluent en désordre. Café pris face à la mer à Quarteira. Les pasteis de nata donnent un air de salon de thé au petit troquet posé sur la plage. Le murmure des vagues nous entrainent ailleurs. Il fait nuit noire quand nous arrivons dans la marina de Lymington. Une pluie froide ne cesse de s’abattre sur le Solent. Nous peinons à trouver une place dans l’immense marina quand soudain une silhouette apparait dans le rayon lumineux de sa torche, nous fait des grands signes nous invitant à nous mettre à couple. Apparition furtive : avons-nous rêvé ?

Notre famille à nouveau éparpillée : France, Portugal, Canada. Noël cette année encore aura un goût amer. J’avais rêvé de le passer enfin tous ensemble, peut-être dans un chalet à la montagne. Les enfants auraient fait des bonhommes de neige. Un feu de bois. Des dizaines de cadeaux au pied du sapin. Un peu cliché. Mais des moments partagés et précieux. Comme ces matins vers SFX, comme le café en Algarve. Le Covid a tout balayé.

Balayé aussi mon projet de profiter du début de l’hiver pour terminer mon roman dans le sud de L’Espagne. Je devais le finir en avril. Depuis mars, pas une ligne. Mon esprit est hanté par la pandémie. Le timing était parfait entre nos projets professionnels et les vacances de février. Un avion pour Faro, vol retour depuis Séville. Les journées de janvier à Hulva se prêtent à l’écriture : la terrasse silencieuse est un horizon iodé.

A Vannes aussi on m’a supprimé mes lieux de travail : j’aime écrire dans les cafés. Je regarde, j’observe, j’infuse. Le brouhaha confus me porte à la rêverie, développe l’imaginaire, images tantôt abandonnées, tantôt notée à la va-vite dans mon carnet Moleskine : une dialogue, la description de la tenue d’une jolie femme, une idée, une situation, un scénario. Le temps qui passe n’est pas le même assis à la table d’un bistrot. Ecrire est une tâche solitaire mais qui n’est pas nécessairement synonyme de solitude. Les personnages prennent vie au fil des lignes, souvent empruntés à la réalité.

Je revois un restaurant sur l’ile de Groix. J’y était allé hors saison pour prendre du recul face à ma vie. Etranger, seul client à qui ont donnait encore du « vous ». Même les quelques touristes de passage faisaient déjà partie de la grande famille des habitués. Celle promise au tutoiement et au fil du temps. Chaque visite est une pièce de plus dans la trame temporelle. Il y a un passé, il y aura un futur. « Ta nièce est sortie de l’hopital ? Content de la peinture grise du salon ? Alors le Maroc c’était comment ? Tiens voilà les jeunes mariés ! On vous revoit après les fêtes ? »

Autant de lieux de vie, autant d’endroits fermés parce qu’une étude américaine bancale suggère que nos cafés restaurants seraient les vecteurs de propagation d’un virus dont les morts de novembre se confondent avec les victimes de la grippe, de la pneumonie ou du cancer. Que restera-t-il de ces lieux, qui forgent notre identité nationale d’avantage que l’école de la république ou la Marseillaise, après 6 mois d’absence ? Combien de petits bistrots à l’agonie ? Combien d’hôtels abandonnés ? Combien de restaurateurs suicidés ? Au profit de Mc Donald et de KFC. Gramsci avait décidément fait mouche avec sa formule lapidaire que tout le monde aime à citer depuis des mois. […]

📖 Ce texte est un extrait de mon livre PRÉLUDE.

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