Art poétique

Le mois de février a filé sous un ciel gris d’hiver. On bat des records de non ensoleillement en Bretagne. Le taux de vitamine D est en chute libre, le moral et l’humeur s’en ressentent, l’avancée de mon roman également. Malgré un travail quotidien d’écriture et de relecture, j’ai péniblement terminé les dix premiers chapitres. Il en reste vingt, dont un tiers encore en jachère. J’ai cru abandonner, déçu de la qualité des écrits produits, de l’inconsistance de l’histoire, des réitérations constantes perdant de vue que c’était l’objet même de l’ouvrage.



Un échange avec Virginie Ducay, qui vient de publier son premier roman Attendre Anna, a relancé mes interrogations quant au sens du voyage entrepris. « C’est l’écriture qui compte dans un texte. L’histoire n’est que prétexte. » m’a-t-elle écrit. Dans le même temps, une amie m’a fait découvrir le phénomène littéraire des dark romances dont a parlé l’émission Quotidien. Captive, une histoire d’amour violente écrite par Sarah Rivens, comptabilise plus de 7 millions de jeunes lectrices d’après l’éditeur. J’ai parcouru les quelques pages accessibles gratuitement en lecture numérique : seule l’histoire compte, l’écriture est secondaire, du moins adaptée à sa cible. Rivens vend plus de 5000 livres par semaine. Elle est devenue l’Algérienne la plus lue de l’histoire. Certains critiques parlent d’un phénomène éditorial plutôt que de littérature. Où se situe la limite ?

Le travail entrepris me ramène inexorablement aux conseils de l’Art poétique.

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin

Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

J’ai déniché, en cherchant la paternité d’un vers cité par Boileau, un passage savoureux du Vicomte de Bragelonne dans lequel Dumas prétexte les enseignements du poète pour écourter la description du château de Vaux-le-Vicomte, tour de passe-passe littéraire où l’écrivain écourte le tableau qu’il est en train de dresser tout en le prolongeant.

Ce sont d’autres vers auxquels je pense fréquemment :


Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Effacer, c’est reculer. C’est regarder s’allonger le chemin à parcourir. C’est douter aussi. Que conserver de ce qui a été écrit ? « C’est l’écriture qui compte dans un texte. L’histoire n’est que prétexte. » Peut-être, sans le savoir, Virginie Ducay m’a transmis une clé essentielle. Le romancier est libre, libre de poser ses mots tant que le résultat lui ressemble, l’inspire et touche un lectorat. Une de mes lectrices m’a écrit un jour : « décidément, j’adore ton style ». Elle n’imagine pas à quel point cette simple sentence m’aide, me porte, me conduit à poursuivre l’aventure.

La maxime de mon blog, Ecrire c’est résister, que j’ai empruntée au titre du livre de correspondances entre Alfred et Lucie Dreyfus, trouve parfois des échos inédits. Je ne m’attendais pas à ce que l’écriture devienne aussi un combat contre moi-même. Le doute est constant, le pyrrhonisme guette tant l’entreprise paraît prétentieuse, illégitime et discutable. Certains matins, je suis frappé par le syndrome de l’imposteur, uppercuts qui me laissent sans mots, groggy par la difficulté de parvenir là où je sais devoir aller. Je redoute l’aphorisme attribué à un éditeur répondant à un auteur qui venait de lui soumettre son roman : « il y a des passages originaux, d’autres bien écrits mais ce ne sont jamais les mêmes ». Ne suis-je pas en train de construire un château de cartes qui ne demande qu’à s’écrouler ?

Où l’écrivain puise-t-il sa légitimité ? Peut-on se définir comme auteur sans être lu ? La possibilité d’intégrer le lecteur au processus de création, en lui attribuant un rôle à la fois de censeur mais également de conseil, modifie grandement le rapport à la rédaction.

Voyage à Bangkok la nuit dernière. Bref échange avec avec un vieil ami, auteur et poète à ses heures. Ultime conseil : finir ! Terminer un projet, même bâclé dans un premier temps, mais fini. Le message est passé, s’inscrit dans une démarche nouvelle qui ne m’est pas encore familière et très différente de celle que m’impose la rédaction des chroniques qui me prennent quelques heures, parfois moins.


On pourrait croire qu’une chronique s’apparente à un chapitre court de roman. Toutefois la trame romanesque fait intervenir de multiples calques, qui doivent former un tout une fois empilés, comme un tableau qui verrait ses différentes teintes peintes sur des toiles différentes découpées puis collées ensemble. Les dialogues se heurtent aux descriptions poétiques. Le développement du récit interfère avec la sonorité des phrases. Les calages imparfaits imposent un rythme d’écriture différent : écrire – lire – réécrire – relire encore et recommencer. Lentement les éléments trouvent leur place, font chanter les mots. « C’est l’écriture qui compte ».


De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Verlaine guette. L’ombre de Gracq et de Bobin pèse sur mes épaules. D’aucun y voit une forme de suffisance. On a les maîtres qu’on mérite. J’ai un regard sévère sur la littérature contemporaine. L’époque manque de style. Du moins en apparence.

L’influence éditoriale est en train de prendre le pas sur la création. Je le sens. Je sens que se superpose au mien, le regard du lecteur, celui de l’éditeur, celui du critique. Imperceptiblement une vague nouvelle d’hésitation retient la plume, me laisse plus souvent incertain face à la page blanche.

L’image de maman apparaît, me rappelle cette scène du film New York Stories où le visage de la mère de Woody Allen, qui a disparu au cours d’un spectacle de magie, se met à planer sur New York, empoisonnant à nouveau la vie de son fils. J’aurais aimé qu’elle soit là, m’appelle, me dise de sa petite voix qu’il faut continuer. Oui, il faut continuer. Ecrire des mots tant qu’il y en a, relire, biffer, écrire encore. Partager, écouter les conseils, en tenir compte, ou pas. Je suis libre. Libre d’emprunter à mon tour la route ancienne, pèlerinage sans cesse renouvelé, qui mène vers un horizon certes hasardeux mais plein de promesses.

Cette nuit la liberté

Février en Bretagne. La pluie fine a pris ses quartiers d’hiver, mouille les boiseries des façades, jette une ombre triste sur les chemins et les ruelles. Le soleil, masqué par un plafond gris, a pris des congés. Il est allé rejoindre les retraités chanceux qui passent quelques semaines, quelques mois sous des latitudes plus clémentes. Une émigration récente, les jettent par milliers vers les plages chaudes de la Guadeloupe, les souks marocains, pour les plus chanceux les lagons tahitiens. Quelques heures suffisent pour s’enfuir des rivages de l’Armorique et profiter d’un climat qui efface la bobologie chronique des tamalous. Oubliées les douleurs articulaires, ignorée la dépression saisonnière, terminés les maux divers qui grèvent le quotidien.

Cette année, je n’ai pas la chance de m’eclipser plusieurs semaines entre Espagne et Portugal. Un pèlerinage différent s’offre à moi, composé de courtes éclaircies, qui apporte du sens à ma vie. Comme pour l’écriture, j’aborde chaque rendez-vous avec une idée vague de ce qui va être dit. Chaque chapitre n’en reste pas moins la suite du précédent. Combien en faudra-t-il pour clore le roman ? À quel moment sait-on que le dernier au revoir est en réalité un adieu ?

L’image de ma mère surgit inopinément. Je compte sur mes doigts : 7 mois. Le souvenir de notre dernier «tête-à-tête » reste ancré dans ma mémoire. Pour la première fois peut-être, j’y songe sans larme, sans boule au ventre avec seulement la conscience austère de la mélancolie, semblable à la tristesse que provoque instantanément l’écoute des premières notes de l’adagio pour cordes de Barber. Elle est allongée, encore vivante, sur son lit de mort et de souffrance. J’ai pris le petit déjeuner avec Papa, pas tout à fait silencieux. Je me suis approché d’elle. Je ne sais pas si elle peut m’entendre. Dernier au revoir que je sais être un adieu à jamais. Son visage vieilli par le mal inconnu qui la ronge. Nous ne saurons jamais de quoi elle est morte. Je ne veux pas le savoir. J’ai un train à 10h.

La consultation possède son rituel, le trajet en transport en commun d’une vingtaine de minutes qui me permet d’écrire sur mon téléphone, la marche incertaine entre les arbres qui jouxtent la route, l’horaire établi me faisant arriver en avance. S’y ajoute certains matins, un poème de Valery qui s’invite au souvenir, parce que quelques pins s’élancent au milieu des chênes.

Nul vent, nul prémice inquiétant de la moindre tempête. Dans la salle d’attente, seul, j’attends mon tour. La porte s’ouvre, un sourire. La parole se libère, mystérieuse. Elle touche au cœur, elle touche à l’âme.

Dans le bus qui me ramène, je songe à ces épisodes qui se refusent à moi. Un mécanisme facétieux s’évertue à retenir la page qui se ferme, rouvrant le livre sempiternellement au même endroit, m’obligeant à revivre indéfiniment des événements qui se ressemblent.

D’autres horizons m’appellent cependant, d’autres villes, d’autres mélodies. Des voyages aussi. L’île Maurice, pourquoi pas, avec une étape dans cette Afrique lointaine que je ne connais pas. Sur les traces de David Livingstone, découvrir les chutes Victoria. Dans mon carnet Moleskine, noter comme un inventaire à la Prevert, sans Charlie cette fois, les noms qui me viennent en tête. Hobart, Florence, Stavanger. Rêver la Patagonie. Oser envisager pour de vrai un tour d’Europe à la voile.

Les jours s’enfuient, immuables. Mélodies tristes sous un ciel voilé qui voudrait témoigner de l’approche du printemps. La lumière plus intense baigne davantage les actes diurnes. Certaines nuits, le chant des oiseaux me réveille. Ils semblent anticiper la promesse de l’aube, comme si la noirceur encore présente était éphémère. Une lente énergie se diffuse, imprègne les journées. Peu à peu s’éloignent les pensées sombres et le ressentiment.

Devant le bar de l’hôtel de ville j’ai retrouvé une amie. Elle ne savait pas que je vivais ici. Un café, un verre, un dîner. Nous évoquons nos souvenirs, surpris de nous retrouver attablés l’un en face de l’autre, un peu étrangers malgré tout. Nous nous sommes reconnus pourtant. Je la laisse parler. Cet hiver, j’ai appris à écouter.

Au loin une cloche sonne l’heure. La vue par la fenêtre, le camélia en fleurs rappelent les prémices de la Covid, un dernier voyage en Algarve, un ultime séjour annulé en Auvergne. L’océan venait mourir sur la plage à Quarteira. Quatre ans déjà.

La musique s’invite, longe le parquet en bois clair, heurte murs et plafonds avant de s’enfuir, très vite rattrapée par les notes suivantes. Une mélodie suave a envahi l’appartement, où se mêlent une lointaine mélopée chantée par un cœur de garçons et le rythme puissant d’une basse qui raisonne dans toute la maison. Elle masque à peine le babil incessant de l’enfant roi.

A mesure que le jour se meurt, la marée gagne les parties basses de la ville où des sacs de sable s’opposent aux lames montantes. On craint pour les réserves stockées dans les caves. L’onde silencieuse recouvre les trottoirs, inemoyenement, sous le halo pâle des réverbères qui donne à la cité ancienne des allures de bourgade moyenâgeuse où on ne serait pas étonné de voir apparaître quelques chevaliers cuirassés. Une lueur jaunâtre décolore les enduits qui composent les façades fraîchement repeintes, afflue vers les toits et les cheminées, forme une coupole céleste qui domine la ville et la recouvre. N’est-ce pas le dôme d’une prison, qui ne dit pas son nom, ceinte de portes, de tourelles et de remparts qui enferment depuis deux mille ans ?

Un sortilège improbable pourrait s’être emparé du destin, répétant un scénario perpétuel et dressant tout autour une cellule invisible dont on ne peut se libérer. La clé est le verbe. Mécanique, qui se déroule de séance en séance, et vient peu à peu à bout des fermoirs les plus complexes. Les verrous sautent, pensées négatives, émotions refoulées, traumatismes, conflits. Affranchi, délivré enfin, quitter le bastion fou qui empêche de s’épanouir.

Il faudra à nouveau prendre date.

Variations

La route de campagne serpente entre les arbres, s’étire le long des champs que remplacent peu à peu des bâtiments modernes, dédiés aux soins du corps et de l’âme, qui occupent désormais l’ancien petit bois dont il ne reste qu’une clairière offerte au soleil, tapissée de tables vermoulues qui invitent certaines soirées de printemps ou d’été à des dîners impromptus. Deux chênes arrachés par la tempête Ciaran ont été tronçonnés, attendant qu’on vienne les enlever. Secs et débités, ils serviront à alimenter un poêle ou une cheminée. Les souches restent en terre. On distingue nettement les cernes qui permettent de leur attribuer un âge : quatre-vingt dix ans, c’est jeune pour un chêne.

Partout de gigantesques grues malmènent des blocs de bétons. Ils oscillent en l’air, volent dangereusement au-dessus des véhicules mal garés sur les trottoirs avant de venir s’imbriquer comme des legos géants qui lentement forment les murs des futurs immeubles. Un nouveau monde continue de se bâtir, QR codé et déshumanisé, qui efface l’ancien, dans lequel je réussissais à vivre, tout n’est que process et rentabilité au profit d’une vie rythmée par des algorithmes où l’homme devient à son tour une marchandise comme une autre. Je croyais que la période Covid n’était qu’une parenthèse qu’il suffirait d’oublier, elle était en fait un accélérateur de modernité.

Plus loin la route se transforme en chemin, longe un champ où paissent une brebis et son petit, puis aboutit à un petit bâtiment en bois monté sur pilotis dont on dirait un mobil-home échappé d’un camping en bord de mer. Il s’étire perpendiculaire à la chaussée. Une petite terrasse forme un corridor extérieur qui longe la façade et donne accès aux différentes pièces. On y accède par un escalier. Quelques marches, une première porte, puis une autre. À travers la vitre, on peut voir le vestibule qui donne sur la salle d’attente. Il faut sonner, puis entrer. 


D’autres arbres se tiennent à l’arrière, visibles par la fenêtre qui donne sur la petite salle inoccupée où on attend la séance. Des chênes encore, peut-être, ou bien des hêtres qui rappellent la cours de l’immeuble de Lacan décrite par Pierre Rey dans le roman dans lequel il conte une « saison » passée chez le célèbre psychanalyste.

Je croyais être fort. Plus fort que la maladie et l’ombre de l’Ankou. Plus fort que les coups. Plus fort que la mort. Plus fort que la rupture. Mes jambes me portaient parce qu’elles s’étaient transformées en statues de sel. Il suffisait d’une bourrasque pour que je m’effondre.

Longtemps j’ai flirté avec la folie. Elle me fascinait, danseuse gitane devant un feu. À force de lecture, je croyais la dominer. Elle me donnait en vérité des coups invisibles depuis trop longtemps. J’ai fini par me brûler.

Debout face à la vitre, j’observe le ciel bleu qui attend le prochain coup de vent. Des visages oubliés se confondent avec mon reflet. Une musique ancienne flotte autour de moi, m’encercle, m’invite au souvenir. Je suis là, et je n’y suis pas. Mon ombre dédoublée s’est déjà enfuie, me laissant seul avec comme seules compagnes mes pensées et une certaine nostalgie.

J’attends désormais les rendez-vous avec davantage de hâte. Curieux de savoir ce que je vais avoir à dire. La parole se libère, souvent confuse, libre, sans limite ni tabou. C’est le deal, accord tacite entre elle et moi.

J’y songe avant de venir, discours discret et inconscient. J’essaie de me rappeler les livres lus. Dans la bibliothèque j’ai regroupé, au cas où, certains ouvrages. Freud côtoie Marie Cardinal, le dictionnaire de la psychanalyse de Élisabeth Roudinesco traîne en maître absolu, jetant son vocabulaire assuré sur mes névroses.

Depuis deux jours, Glen Gould a réinvesti l’appartement. Il s’est invité par surprise comme une dernière valise qui se met finalement à tourner en rond dans le hall à bagages d’un aéroport alors qu’on ne l’y attendait plus. Déjà on se presse pour déclarer la perte, se demandant si la boutique de l’hôtel vend des maillots de bain, des shorts et des paréos.

Le double album remasterisé des Variations Goldberg (1955/1981), alpha et oméga, a été retrouvé. Il traînait sous une pile de CD, écrasé par les toccatas. Les sarabandes se répètent, complice de l’écriture nouvelle qu’elles inspirent et accompagnent. Il me semble les écouter pour la première fois. Je porte attention à la fois à la mélodie comme un tout inaliénable et au déroulement répété des notes.

Quelques notes écrites sur un cahier me rappellent le projet d’en rédiger une histoire, genèse musicologique qui dépasse malheureusement mes compétences. Il faudrait l’écrire à quatre mains, y mêler fiction et réalité historique. Imaginer en quelque sorte une archéologie des Variations, mettant en lumière leur passage vers la modernité grâce à l’excentricité de Glen Gould qui les imposait à Columbia pour son premier enregistrement studio. On y évoquerait la rencontre avec David Oppenheim, directeur des artistes et du répertoire pour la division Masterworks du label, le 11 janvier 1955 dans la petite salle de Town Hall, que Gould avait lui-même louée et où il joua, dit-on, devant 35 spectateurs. L’album fut enregistré dans les studios situés dans la 30ème rue à Manhattan, sur le Steinway CD 19, propulsant la carrière du pianiste et révélant l’œuvre au grand public. Il fallut un peu plus de 32 heures de travail, du 10 au 16 juin, pour aboutir à une version rapide qui détrôna enfin la version au clavecin de 1933 de Wanda Landowska.

Plusieurs dizaines d’interprétations des Goldberg sont désormais disponibles dans les catalogues des labels classiques, preuve incontestable de leur capacité à toucher un public plus large que celui des mélomanes initiés.



Alors que le dernier Aria déroule son harmonie triste, nous sommes en 1981, une nuit d’hiver enveloppe le salon. Je me souviens de la réplique sans appel de Lacan à propos du suicide du Gros : « que voulez-vous qu’il fît d’autre ? ».