En voyageant, en écrivant

Variations

La route de campagne serpente entre les arbres, s’étire le long des champs que remplacent peu à peu des bâtiments modernes, dédiés aux soins du corps et de l’âme, qui occupent désormais l’ancien petit bois dont il ne reste qu’une clairière offerte au soleil, tapissée de tables vermoulues qui invitent certaines soirées de printemps ou d’été à des dîners impromptus. Deux chênes arrachés par la tempête Ciaran ont été tronçonnés, attendant qu’on vienne les enlever. Secs et débités, ils serviront à alimenter un poêle ou une cheminée. Les souches restent en terre. On distingue nettement les cernes qui permettent de leur attribuer un âge : quatre-vingt dix ans, c’est jeune pour un chêne.

Partout de gigantesques grues malmènent des blocs de bétons. Ils oscillent en l’air, volent dangereusement au-dessus des véhicules mal garés sur les trottoirs avant de venir s’imbriquer comme des legos géants qui lentement forment les murs des futurs immeubles. Un nouveau monde continue de se bâtir, QR codé et déshumanisé, qui efface l’ancien, dans lequel je réussissais à vivre, tout n’est que process et rentabilité au profit d’une vie rythmée par des algorithmes où l’homme devient à son tour une marchandise comme une autre. Je croyais que la période Covid n’était qu’une parenthèse qu’il suffirait d’oublier, elle était en fait un accélérateur de modernité.

Plus loin la route se transforme en chemin, longe un champ où paissent une brebis et son petit, puis aboutit à un petit bâtiment en bois monté sur pilotis dont on dirait un mobil-home échappé d’un camping en bord de mer. Il s’étire perpendiculaire à la chaussée. Une petite terrasse forme un corridor extérieur qui longe la façade et donne accès aux différentes pièces. On y accède par un escalier. Quelques marches, une première porte, puis une autre. À travers la vitre, on peut voir le vestibule qui donne sur la salle d’attente. Il faut sonner, puis entrer. 


D’autres arbres se tiennent à l’arrière, visibles par la fenêtre qui donne sur la petite salle inoccupée où on attend la séance. Des chênes encore, peut-être, ou bien des hêtres qui rappellent la cours de l’immeuble de Lacan décrite par Pierre Rey dans le roman dans lequel il conte une « saison » passée chez le célèbre psychanalyste.

Je croyais être fort. Plus fort que la maladie et l’ombre de l’Ankou. Plus fort que les coups. Plus fort que la mort. Plus fort que la rupture. Mes jambes me portaient parce qu’elles s’étaient transformées en statues de sel. Il suffisait d’une bourrasque pour que je m’effondre.

Longtemps j’ai flirté avec la folie. Elle me fascinait, danseuse gitane devant un feu. À force de lecture, je croyais la dominer. Elle me donnait en vérité des coups invisibles depuis trop longtemps. J’ai fini par me brûler.

Debout face à la vitre, j’observe le ciel bleu qui attend le prochain coup de vent. Des visages oubliés se confondent avec mon reflet. Une musique ancienne flotte autour de moi, m’encercle, m’invite au souvenir. Je suis là, et je n’y suis pas. Mon ombre dédoublée s’est déjà enfuie, me laissant seul avec comme seules compagnes mes pensées et une certaine nostalgie.

J’attends désormais les rendez-vous avec davantage de hâte. Curieux de savoir ce que je vais avoir à dire. La parole se libère, souvent confuse, libre, sans limite ni tabou. C’est le deal, accord tacite entre elle et moi.

J’y songe avant de venir, discours discret et inconscient. J’essaie de me rappeler les livres lus. Dans la bibliothèque j’ai regroupé, au cas où, certains ouvrages. Freud côtoie Marie Cardinal, le dictionnaire de la psychanalyse de Élisabeth Roudinesco traîne en maître absolu, jetant son vocabulaire assuré sur mes névroses.

Depuis deux jours, Glen Gould a réinvesti l’appartement. Il s’est invité par surprise comme une dernière valise qui se met finalement à tourner en rond dans le hall à bagages d’un aéroport alors qu’on ne l’y attendait plus. Déjà on se presse pour déclarer la perte, se demandant si la boutique de l’hôtel vend des maillots de bain, des shorts et des paréos.

Le double album remasterisé des Variations Goldberg (1955/1981), alpha et oméga, a été retrouvé. Il traînait sous une pile de CD, écrasé par les toccatas. Les sarabandes se répètent, complice de l’écriture nouvelle qu’elles inspirent et accompagnent. Il me semble les écouter pour la première fois. Je porte attention à la fois à la mélodie comme un tout inaliénable et au déroulement répété des notes.

Quelques notes écrites sur un cahier me rappellent le projet d’en rédiger une histoire, genèse musicologique qui dépasse malheureusement mes compétences. Il faudrait l’écrire à quatre mains, y mêler fiction et réalité historique. Imaginer en quelque sorte une archéologie des Variations, mettant en lumière leur passage vers la modernité grâce à l’excentricité de Glen Gould qui les imposait à Columbia pour son premier enregistrement studio. On y évoquerait la rencontre avec David Oppenheim, directeur des artistes et du répertoire pour la division Masterworks du label, le 11 janvier 1955 dans la petite salle de Town Hall, que Gould avait lui-même louée et où il joua, dit-on, devant 35 spectateurs. L’album fut enregistré dans les studios situés dans la 30ème rue à Manhattan, sur le Steinway CD 19, propulsant la carrière du pianiste et révélant l’œuvre au grand public. Il fallut un peu plus de 32 heures de travail, du 10 au 16 juin, pour aboutir à une version rapide qui détrôna enfin la version au clavecin de 1933 de Wanda Landowska.

Plusieurs dizaines d’interprétations des Goldberg sont désormais disponibles dans les catalogues des labels classiques, preuve incontestable de leur capacité à toucher un public plus large que celui des mélomanes initiés.



Alors que le dernier Aria déroule son harmonie triste, nous sommes en 1981, une nuit d’hiver enveloppe le salon. Je me souviens de la réplique sans appel de Lacan à propos du suicide du Gros : « que voulez-vous qu’il fît d’autre ? ».

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