Chroniques d'une épidémie

Enfants gâtés

Le vent souffle du nord. C’est la grue qui me l’a dit quand j’ai regardé par la fenêtre. Aucune magie, la partie haute est débrayée pour que la structure ne risque pas de verser sur le chantier et les immeubles environnants. Soleil, ciel bleu, quelques nuages chuchote la météo. L’arrivée ces jours derniers de quelques parisiens en quête de maisons secondaires n’aura pas modifié le printemps qui nargue depuis trois semaines nos têtes blanchâtres de confinés. Terminé le joli hâle glané à la neige ou aux Maldives. Nous sortirons tous les cheveux longs et le teint pâle, alcooliques ou amaigris. J’imagine déjà les coiffeurs surbookés et les stocks d’autobronzant vides comme des rayons de gel hydroalcoolique en février 2020. Après avoir réquisitionné des soignants, ce sont les shampouineuses en retraite qui vont être mobilisées.

J’ai pris peu de nouvelles de mes proches en dehors de mon premier cercle depuis le début du conflit. Les réseaux sociaux sont là qui nous permettent de les épier du coin de l’œil s’assurant que tout semble bien aller. En apparence du moins. Je ne l’avais pas envisagé mais mon carnet d’adresses aurait besoin que je lui consacre une heure ou deux. A quoi bon conserver des contacts qui ne serviront plus jamais ? La période semble propice à la politique de la «table rase». Prendre un nouveau départ. Jolie idée. Effacer les dettes. Reset du corps et de l’esprit. Comme dans un roman de Douglas Kennedy (1). Certains passent à l’acte et font réellement le ménage pour recommencer à zéro (2). Littérairement un concept fabuleux, examen légitime de ce qui conduit notre vie. Elaguer, couper les branches mortes et pourries, se défaire du lierre parasite et grandir.

On l’a bien cherché, avouez ! Comment un tel virus a-t-il pu se propager aussi rapidement sur quasi la totalité de notre planète ? La carte à jour de la Johns Hopkins University est éloquente : seul l’Antarctique résiste encore à la progression (3). Certains y voient les conséquences de la pollution, du dérèglement climatique ou de la dévastation de la bio diversité. D’autres interpellent sur les similitudes entre la propagation de l’épidémie et les déplacements des biens et les personnes à l’heure de la mondialisation effrénée. Nul doute que les transferts rapides et incessants de population à travers le monde expliquent en partie la diffusion mortifère à laquelle nous assistons. Songeons que les virus importés par les Conquistadors auraient décimé jusqu’à 90% de la population indigène en un siècle. Les Incas seraient morts de la grippe saisonnière ou de la variole qui ont été des maladies mortelles dans 95% des cas. L’homme moderne possède un moyen de transmission redoutablement plus efficace que les galions espagnols : les compagnies aériennes low cost. On voit fleurir depuis quelques jours un nouveau jeu sur Facebook qui invitent les utilisateurs à répertorier les pays où ils se sont déjà rendus marquant chaque destinations d’un cœur ou d’un petit dessin d’avion. Suis-je le seul à trouver cela totalement inapproprié alors que la quantité des voyages d’agrément et un des vecteurs de la circulation du virus ? Mon grand père avait choisi de faire construire une maison à Saint Cast. Les vacances rimaient avec habitude. La ballade se faisait en voiture depuis Cambrais. Plus tard, enfant, j’ai sillonné la France avec mon frère et mes parents. On trouvait des hôtels un peu partout et il était encore possible de se rendre de La Baule à Marseille en train couchettes. Se déplacer en avion restait un luxe que ma mère pouvait s’offrir pour ses achats mensuel dans le Sentier. Le TGV n’existait pas. C’était une autre époque. Depuis 1995 Easy Jet a révolutionné notre rapport à l’espace et au temps devenant la seconde compagnie aérienne au monde. Dans le même temps, Amazon – créée en 1995 également, le hasard n’existe pas – a marqué un changement profond dans notre manière de consommer. L’homme moderne peut rapidement aller partout et obtenir tout ce qu’il souhaite en un temps record. Qu’importe les conséquences, il ne les subit pas. Pardon : il ne les subissait pas plutôt. C’était grisant, avouons-le ! Un week end à Copenhague à s’esbaudir au parc Tivoli, trois jours à Lisbonne (envie de se régaler de pastel de nata devant la tour de Belem), une semaine dans les Rocheuses certains d’avoir de la poudreuse sous les skis. Un smart phone, Skyscanner, air B&B ou Booking.com, une carte bancaire : voilà une agence de voyage portable, redoutable d’efficacité.

Aujourd’hui les avions sont cloués au sol en même temps que nos désirs d’hier. Tout le monde parle du jour d’après. Certains députés appellent même «à un grand plan de transformation de notre société» tant l’épidémie aura «révélé les failles et les limites de notre modèle de développement». Super les gars, on fait quoi ? Comment corrige-t-on un enfant gâté habitué à consommer sans limite et sans se soucier des conséquences de ses actes, trouvant même des arguments imparables pour justifier ses mauvaises habitudes ? Je fais vivre des familles entières au Bangladesh ou au Pakistan en m’habillant chez H&M. Je soutiens l’économie locale en passant mes vacances en Thaïlande. On y croit les gars, on y croit ! Sérieusement, changer notre modèle de développement ? A part la décroissance et la fin de notre modèle de consommation tout azimut, je ne vois pas. J’admire votre enthousiasme alors que la sphère économique table sur une relance rapide de la consommation pour se sortir de la crise et que l’état va avoir grand besoin de collecter de la TVA – son impôt principal – pour faire face aux promesses intenables.

Le monde d’après dépend peut-être de notre capacité individuelle à changer notre manière d’agir au quotidien. Apprendre à résister au désir. Accepter de ne pas posséder. Ne plus changer de SUV tous les 24 mois parce que le leasing inclus l’assurance et l’entretient et permet de rouler avec un véhicule neuf. Consentir à attendre quelques jours pour obtenir un bouquin chez le libraire du coin alors que Amazon le livre le lendemain avec son offre Prime à 49 € par an. Privilégier les vacances en Bretagne, conserver son vieil Iphone, ne plus manger de fraises en décembre, cesser d’offrir des roses du Kenya à la Saint Valentin, ralentir le pas, sourire dans la rue, oublier BFM TV et Cyril Hanouna. Rêver ?

Le vent souffle du Nord. Le flux d’ouest s’est calmé. Déjà les portes de nos prisons semblent prêtes à s’ouvrir. Oublions-nous que nous sommes nos propre geôliers et les maitres pourtant de notre destin commun ? Une main se tend, un chemin se dessine. Le jour d’après.

1 – Douglas Kennedy, l’homme qui voulait vivre sa vie
2 – Xavier Dupont de Ligonnès ?
3 – https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html

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